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Conférence-débat intitulée: L'état de la démocratie et du développement en République Démocratique du Congo. Montréal, le 24 juillet 2010.
 
 

L’état de la démocratie et du développement en RD Congo
Montréal, le 24 juillet 2010
CONTRIBUTION DE LA DIASPORA CONGOLAISE DU CANADA AU DÉVELOPPEMENT POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE DE LA RDC :
PRÉTENTION OU RÔLE RÉEL?
Par : Mbaya J. KANKWENDA


* Protocoles
* Remerciements
* Structure
1. La Diaspora Congolaise du Canada et le potentiel de son apport au pays
Le Congo a investi énormément dans le domaine de l’éducation, au point que la moisson en termes de disponibilités de l’expertise nationale est abondante. Mais en réalité cette production de compétences n’obéissait pas à une logique des pouvoirs de développer les ressources humaines pour le développement du pays. Les cadres formés sont en vérité un résultat non voulu de la dynamique de la promotion par l’école, instaurée depuis le régime colonial.

Depuis longtemps l’Etat se comporte comme s’il n’a pas besoin de ce trop plein de compétences (cadres et travailleurs qualifiés en général), qui en plus, commençaient à questionner la logique des régimes politiques et leur mode de fonctionnement. Jusque vers la fin des années quatre-vingts, peu de cadres congolais pensaient s’expatrier. Ils avaient pour la plupart confiance dans leur avenir au pays. Les années de croissance économique rapide (1966-1974) avaient aussi contribué à cette croyance et à cet espoir. Malgré la crise qui a suivi cette période, les compétences congolaises croyaient fermement en l’avenir radieux de leur pays et leur propre avenir dans le pays.
La crise politique, économique et sociale, la faillite des grandes entreprises, le niveau très faible, appelée « pitance » des salaires avec un pouvoir d’achat toujours en baisse, le chômage aussi bien des cadres que des autres travailleurs qualifiés, l’insouciance des responsables, le sentiment général des cadres d’être sous-utilisés et sous-payés alors que leurs compétences sont recherchées ailleurs, l’absence de perspectives porteuses pour les compétences congolaises ainsi ignorées ou clochardisées, le climat d’insécurité et de conflits violents, tout cela s’est progressivement combiné pour pousser les congolais sur les routes de l’émigration vers d’autres cieux.
Il s’est ainsi développé au Congo un grand mouvement migratoire vers l’Europe, l’Amérique du Nord, et l’Afrique, mouvement qui s’étend aujourd’hui vers l’Asie, l’Australie et même l’Amérique latine. La RDC se trouve actuellement en position d’exportateur de main-d’œuvre en général, et de son expertise en particulier. On peut
donc aujourd’hui parler d’une véritable Diaspora congolaise, d’ailleurs de plus en plus grandissante, représentant les domaines et les niveaux de qualification qui peuvent faire la différence dans la reconstruction et le développement du pays, si tant est qu’ils sont efficacement mis à contribution dans une dynamique qui valorise leur savoir et leur savoir-faire.
Quel que soit le pays d’accueil, la Diaspora congolaise, comme d’autres Diasporas africaines d’ailleurs, cherche toujours à s’organiser pour faire face aux contraintes et défis de leur survie et de leur insertion dans la société d’accueil. Elle cherche à s’organiser aussi pour maintenir le cordon ombilical avec sa terre natale : la nation congolaise. Et elle le fait effectivement à divers titres : individuel ou de groupe, sur les plans familial, local, régional, national, politique, économique, socioculturel, etc.
Outre les préoccupations d’insertion individuelle et collective dans la société d’accueil – canadienne -, il s’agit surtout de s’organiser comme nationaux de la RD Congo à l’étranger, avec un regard vers le devenir et le progrès de la terre natale, et ce, autour des problématiques, enjeux et défis politiques, économiques, sociaux et culturels tels que confrontés par leurs concitoyens restés au pays.
Bien que basées à l’extérieur du pays, et ne partageant plus au quotidien les problèmes des citoyens et des peuples du Congo, les organisations de la Diaspora en ont une connaissance exacte et solide pour avoir vécu les réalités du pays depuis la crise, par le contact continu qu’elles ont avec cette réalité à travers les voyages au pays, les médias et les relations avec les familles, les amis, etc. et surtout pour l’intérêt qu’elles portent en elles sur le devenir de leur mère patrie.
Car elles sont à même d’apporter à cette dernière la richesse de leurs observations, connaissances et expériences des réalités et règles du jeu politique et de la démocratie en occident et au Canada en particulier, du rôle et des activités de l’État, du secteur privé et des diverses composantes de la société civile. Elles peuvent de ce fait jouer un rôle non négligeable dans le développement politique et socioéconomique de la RDC.
2. Les rôles traditionnels de la DICOCA dans le développement et le changement démocratique en RDC
Il y a quatre rôles traditionnels ou classiques que la Diaspora congolaise en général et celle du Canada en particulier, joue et peut jouer pour contribuer activement au renforcement de la démocratie et de la paix, et à la promotion du développement durable en RDC.
(i) Investissement individuel et de groupe
Les expériences des maliens de France, des éthiopiens et des érythréens des États-Unis, des indiens d’Afrique et des États-Unis, des capverdiens du Portugal, des États-Unis ou du Sénégal, des Burkinabè de Côte d’Ivoire, des nigérians d’Angleterre, des États-Unis ou d’Afrique du Sud, pour ne citer que ces quelques exemples comme des cas des Diasporas qui ont réussi à s’organiser individuellement et collectivement pour transférer
régulièrement des fonds, et investir dans leurs pays. Ces exemples peuvent bien être des sources d’inspiration pour les initiatives de la DICOCA et de ses composantes. Au-delà des transferts individuels pour aider les familles, la majorité des fonds est destinée à des investissements individuels : construction des maisons, investissements productifs, etc.
Dans le cas d’investissements collectifs, cela demande un minimum d’organisation de la DICOCA, premier pas important qui doit être solidement réalisé ici notamment à travers les organisations des communautés congolaises par ville ou province canadienne. Se mettre ensemble et s’organiser ne peut se limiter à des manifestations de solidarité et des entraides sur place. Il faut aller au-delà et s’organiser comme une force de la société civile appelée à jouer son rôle et prendre sa place dans les investissements collectifs de développement socioéconomique au pays. Cela peut se faire notamment par les investissements de service ou productifs et le montage d’entreprises conséquentes, les investissements dans les secteurs sociaux et culturels : centres de santé, écoles et centres de formation, radios et autres medias communautaires, etc.
Mais cela requiert aussi qu’ il y ait dans ces organisations congolaises au Canada, un minimum de consensus et de détermination sur des objectifs communs partagés au niveau national, régional, local ou sectoriel pour contribuer à la promotion des investissements collectifs de développement socioéconomique. Les investissements ainsi réalisés contribuent au renforcement de la paix et au progrès social des populations restées au pays, car ils font partie des efforts de réduction des tensions et des anxiétés existentielles, tout en apportant un brin d’épanouissement des citoyens et des communautés considérées.
(ii) Transfert de savoir-faire et de compétences
La DICOCA regorge de compétences variées, riches et de niveaux divers. Elle regorge de bras et de cerveaux autrement qualifiés qui, pour le moment, sont en exportation en dans ce pays où à leur manière ils contribuent au développement durable du Canada. C’est dire qu’ils sont indisponibles pour leur terre natale qui, pourtant, a énormément fait pour eux, afin qu’ils soient exportables et utilisables parce que recherchés sur le marché extérieur du travail.
De par son expérience professionnelle, sa vie sociale, sa capacité d’observation des dynamiques politique, économique et sociale au Canada, la DICOCA a encore enrichi ses compétences et son expertise. Elle peut donc apporter un plus à la reconstruction pour le développement durable en RDC, par le transfert de son savoir, de son savoir faire, et des leçons de sa vie pratique dans ce pays.
C’est dire que cet important gisement de force de travail peut être mis à contribution de par la volonté et l’organisation de ses membres. Mais il faut pour cela qu’elle sache s’organiser aussi pour faire le point de l’expérience canadienne dans tel ou tel domaine, d’en discuter, et de voir comment cela peut servir la cause nationale dans les efforts de renforcement de la démocratie, de refondation de l’État congolais, de la reconstruction, et du développement socioéconomique.
Ce transfert peut se faire à travers des actions comme : appui aux institutions existantes au cours des séjours de courte ou moyenne durée, lancement des initiatives individuelles ou collectives, congés sabbatiques pour aider au renforcement des capacités des institutions et organisations spécifiques, ateliers de formation des acteurs de la société civile et ou des communautés de base au pays, initiatives de démonstration qui peuvent être reproduites par les acteurs locaux, retours définitifs au pays pour des activités allant dans cette direction, etc.
(iii) Plaidoyer extérieur et mobilisation de l’opinion
L’autre rôle que la DICOCA ou toute autre Diaspora congolaise peut jouer, est de faire l’avocat de la société civile congolaise, des citoyens et des communautés congolaises auprès des partenaires canadiens, qu’ils soient du gouvernement, des partis politiques, des forces de la société civile, des ONG humanitaires et ou de développement, des associations du patronat et du secteur privé en général, mais aussi auprès de l’opinion publique canadienne. Il faudra cibler et approcher ces différentes forces avec des messages judicieusement préparés.
Il s’agit d’abord de les informer correctement, de les sensibiliser et si possible les mobiliser en faveur de la consolidation de la paix, du renforcement de la démocratie et du respect des droits humains, et surtout de la reconstruction nationale pour le développement durable et le bien-être des populations congolaises. La mobilisation de l’opinion interne joue un rôle important dans les efforts de paix, de démocratisation et de reconstruction, et ce, en conjugaison avec l’action interne des populations congolaises. A ce sujet, le Canada étant une de ces voix écoutées sur l’échiquier mondial, la mobilisation de ses forces et de son opinion fait d’une pierre deux coups : mobiliser un partenaire qui peut apporter son appui, et en faire un autre avocat de la cause de la démocratie et du développement de la RDC au niveau mondial.
(iv) Mobilisation de ressources humaines, financières, techniques et politiques
Au titre de cet autre rôle, et dans le prolongement du précédent, la DICOCA peut aider le pays dans la mobilisation des ressources extérieures pour le développement. Ces dernières peuvent être celles de ses membres ou celles d’autres Diasporas congolaises ailleurs. Elles peuvent être aussi celles des partenaires et autres forces politiques, économiques et sociales identifiées au Canada.
Du point de vue de la nature de ces ressources, elles peuvent être financières, techniques (équipements), matérielles (consommables et non consommables), humaines (savoir et savoir-faire) ou même politiques. Elles peuvent être mobilisées au titre de dons et aide humanitaire ou de développement, comme investissement étranger en RDC ou comme appuis politiques au renforcement de la démocratie et de l’État de droit. Mais dans chacune de ces catégories, la DICOCA devrait avoir les capacités de cette mobilisation pour convaincre aussi bien ses membres que les forces partenaires canadiennes: initiatives et projets bien articulés et documentés, choix judicieux des partenaires potentiels à approcher dans le domaine concerné, mode d’organisation institutionnelle pour les mettre en œuvre, garanties de succès, implication des instances locales et notamment des bénéficiaires, etc.
3. Les nouveaux rôles de la DICOCA dans le développement et le changement démocratique en RDC
(i) Reconstruction et promotion de la gouvernance politique et démocratique
La dynamique politique de ce pays est riche en enseignements, avec des points faibles que surtout des points forts. Le Canada est un pays qui s’il n’est pas pluri-national est à tout le moins une mosaïque de communautés culturelles, vivant comme une nation dans l’unité de sa diversité ou la diversité de son unité. Le Congo peut apprendre de ce modèle d’État et de construction de la nation dans le processus de consolidation de la paix, d’implantation et de renforcement de la culture des valeurs démocratiques. Et il peut le faire par le truchement de la DICOCA organisée à cet effet.
Un proverbe africain dit : « le visiteur est un (observateur) espion ». La DICOCA est donc ce visiteur espion, qui ne peut se contenter de vivre et jouir platement de sa présence ici. Quelles leçons est-ce que la DICOCA et ses composantes peuvent tirer de cette évolution au Canada, pour contribuer au processus de consolidation de la paix et de renforcement de la démocratie en RDC, et éviter ou contourner les difficultés qui peuvent surgir sur ce chemin dans le contexte propre du Congo? Le cas échéant, la DICOCA peut à travers ses membres, s’engager dans le jeu politique du pays.
(ii) Reconstruction et promotion de la gouvernance du développement
C’est ici que les quatre fonctions indiquées dans la catégorie dite « classique » devraient jouer pleinement leur rôle, en particulier au niveau institutionnel. L’État et le secteur privé sont les grands acteurs du développement au Canada. Mais ils ne sont plus les seuls acteurs et responsables. D’une certaine manière la société civile a désormais un rôle non négligeable à cet égard car après tout le développement durable est d’abord dans l’intérêt national, donc des citoyens. La DICOCA en tant que force extérieure de la société civile congolaise, est donc un acteur privilégié pour apporter sa contribution dans ce sens.
Riche de son expérience canadienne, la DICOCA, dont les membres y participent et en sont des observateurs-espions privilégiés, peut apporter au processus de reconstruction pour le développement de la RDC, les diverses leçons positives et négatives qu’ils tirent des processus de conception, de formulation et de mise en œuvre des politiques et programmes économiques et sociaux. Ces leçons portent aussi sur l’articulation et la répartition institutionnelle des responsabilités entre les niveaux local, provincial et national.
Tout cela est à documenter en fonction du programme de travail de la DICOCA, et de ses priorités d’action au pays. La DICOA peut-elle s’y préparer et en a-t-elle la volonté?
(iii) Reconstruction et promotion de la gouvernance des entreprises
La combinaison organisée des efforts de l’État congolais et du secteur privé peut faire du Congo un des grands piliers du développement du continent africain. Elle aussi faire de ce pays la Chine ou l’Inde de l’Afrique, vue l’immensité des ressources naturelles et
humaines de la RDC. Y a-t-il dans ce pays – le Canada -, des modes d’organisation, des créneaux rapidement porteurs, des modes de mobilisation du capital, des techniques et des compétences dont il est possible de tirer des leçons dans l’intérêt de la gouvernance des entreprises de la RDC afin qu’elles soient à même de jouer le rôle qui est le leur dans la construction d’un Congo émergent? Quelle stratégie adopter pour promouvoir l’investissement canadien honnête en RDC, et à ce titre, quel type de partenariat promouvoir entre entrepreneurs canadiennes et congolais et ou entre organisations patronales des deux pays? Autant de questions dont certaines peuvent être à l’ordre du jour de la DICOCA, en relation avec les partenaires canadiens certes, mais surtout en dialogue avec le monde des affaires de la RDC.
(iv) Rôle dans le changement de leadership général
Les changements de leadership en termes de nature des systèmes et ou régimes politiques ainsi que ceux en termes de stratégies et politiques d’action sont intervenus surtout par des actions des forces internes déterminées et organisées en conséquence. Dans la majorité des cas, ces changements sont organisés en articulation avec des actions des forces externes, non pas seulement étrangères, mais aussi nationales. A ce titre, la DICOCA peut être un acteur non négligeable pour la promotion d’un leadership (politique) de développement à tous les niveaux de la société congolaise.
Les initiatives suggérées dans cette présentation peuvent stimuler la DICOCA à s’inspirer de son expérience canadienne, et jouer pleinement son rôle dans la promotion d’un leadership politique, démocratique, et développemental au niveau des instances politiques, du secteur privé et de la société civile congolaise.
Conclusion
Jouer un rôle dans le développement politique du Congo, c’est-à-dire de l’enracinement de la démocratie et de l’État de droit, et dans le développement socioéconomique de la RDC n’est donc pas une vaine prétention pour la DICOCA. C’est un devoir et une possibilité réelle. Encore faudrait-il que la DICOCA en ait les ambitions légitimes, et qu’elle s’organise en conséquence.
Dans tous les cas de figure, qu’il s’agisse de la société civile appelée à contribuer activement au renforcement de la démocratie et de l’État de droit, à la refondation de l’État, à la reconstruction et au développement du Congo ou, de sa composante DICOCA appelée à contribuer aux mêmes rôles, elles ne peuvent le faire de manière efficace que si elles en ont les capacités techniques et institutionnelles. Elles ne peuvent le faire efficacement que si en plus, elles en ont les qualités morales et sociales que requiert toute œuvre collective comme celle-ci. Plus d’humilité et moins d’arrogance envers le peuple et ses différentes composantes. Plus à l’écoute et moins de prétention et de leçons à donner aux autres. Il n’y a pas plus connaisseur que le peuple lui-même. Elles ne peuvent le faire efficacement enfin que si elles en ont la volonté, la détermination et l’engagement pour faire avancer la cause de la Nation.

Dr. Mbaya J. KANKWENDA
Professeur

 
 
 
 
 
 
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